Dossier : À ras bord !
Être freegan
Vivre des rejets de la société de consommation
Mouvement récent, le freeganisme a de plus en plus d’adeptes en Occident depuis une décennie. Sa paternité reviendrait à Warren Oakes, batteur du groupe punk Against Me !. Il en pose les bases dans un manifeste qui revendique les principes éthiques suivants [1] : anticonsumérisme, anticapitalisme, contre les privilèges, en rupture avec le véganisme, pour le « chômage volontaire ». Pour moi, c’est cela, mais aussi autre chose…
Plutôt que d’attendre la révolution qui ne viendra pas, transi par le cynisme de l’inaction, et pris dans un capitalisme qui le dépasse, l’individu moderne devient freegan en disant : Stop ! J’arrête d’acheter des biens de consommation. Quoi de mieux que d’être dans un système politico-économique basé sur l’argent et d’en profiter sans utiliser le moyen prescrit pour le faire croître ?
Arrêter cette dynamique, pour soi, c’est la possibilité de prendre conscience de notre dépendance envers les objets qui nous entourent, et de la complexité des techniques et logistiques ayant permis leurs acheminements jusqu’à son domicile. C’est respecter alors les matières, les composants, le travail et l’énergie mis dans sa production. Dès lors, c’est comprendre et assumer les très probables mauvaises conditions des travailleur·euses les ayant produits ainsi que les ressources limitées qui sont enchevêtrées en eux. Prendre conscience que ces biens sont réservés à certains plus qu’à d’autres. Et surtout, réaliser le revers de tout cela : pour qu’il y ait autant de biens en circulation, il a fallu disposer des excédents. Le surplus. Ce sont les sites d’enfouissement technique, les dumps, les sites de transbordement, les incinérateurs, les écocentres, les dépôts sauvages, les déchets dans l’océan, et maintenant, ceux dans l’espace. Une fois cela en tête, difficile d’acheter en bonne conscience.
Pourtant, l’individu moderne peut quand même avoir besoin de l’un de ces objets issus de cette société de consommation. Pas seulement pour se démarquer socialement, comme dirait Baudrillard, pour créer du sens par l’acte de posséder un objet plus qu’un autre. Même si la plupart des objets produits par cette société sont inutiles, ce n’est pas le cas de tous. Mais, être freegan c’est surtout de dire, par le glanage de tout et le refus d’acheter, que notre société a déjà produit assez d’objets pour que nous n’avons plus collectivement à en produire davantage. Il faut simplement cesser de les jeter !
On ne peut parler de mouvement, puisque c’est un acte bien individuel qui peut, par contre, trouver force dans de petits projets comme celui de l’écocentre de Saint-Jérôme, le Partage Club ou la Mine urbaine de Laval.
Ma réserve est que je ne souscris pas à l’idée que « working sucks », comme le propose Warren Oakes. Je crois que David Graeber a bien cerné que le capitalisme, au contraire de la surproductivité qu’on lui attribue, crée une quantité importante de « bullshit jobs ». Des emplois qu’il faut fuir, et encore plus, dont il faut se méfier lorsqu’ils s’ancrent dans une approche cornucopienne [2], comme dirait Philippe Bihouix dans son ouvrage L’âge des low tech. Ces ingénieur·es, concepteur·rices, designers qui réfléchissent sans cesse à de nouvelles façons de nous faire consommer, puisqu’iels croient que ce sont de ces biens que le bonheur jaillira. Comment alors développer une vision positive de l’emploi ? En reconsidérant et appréciant les emplois desquels dépend réellement notre société. Donner la parole et du pouvoir à celles et ceux qui les occupent, en réformant des facettes au besoin, mais surtout, en les rendant agréables et désirables. En somme, donner valeur et reconnaissance aux ouvriers et ouvrières desquel·les la République dépend. Être fier·es alors d’être chauffeur·euse d’autobus, préposé·e aux bénéficiaires, intervenant·e psychosocial·e ou vidangeur·euse !
L’image du chiffonnier complète celle du freegan
En ajoutant la valorisation du travail au mode de vie freegan, on se permet de revenir à l’image qu’avait Walter Benjamin du chiffonnier, ces récupérateurs d’antan, que l’on nommait au Québec les quêteux en région ou les guenilloux en ville : « [Le chiffonnier représente] un modèle d’un nouveau genre de savant, [il] est aussi, et peut-être avant tout, un activiste politique. En se saisissant physiquement des restes, en y trouvant matière à critiquer les choix qui ont fait proliférer l’insoutenable, il force à prendre position au présent, à reprendre politiquement la main sur les déchets pour bâtir une contestation collective, une mutinerie peut-être, face à ceux qui prétendent œuvrer à la maîtrise du monde en se l’appropriant [3] ». Les chiffonniers d’antan, ce sont les vidangeur·euses ou ferrailleur·euses d’aujourd’hui, ces individus qui n’ont pas attendu qu’une école de commerce ou un système de gestion des matières résiduelles (GMR) leur dise que faire et quoi faire du surplus.
Je vous parle alors de Steve, l’exemple même pour moi du chiffonnier moderne. Steve n’a pas, comme la plupart des vidangeurs, une scolarité bien grande. Et, comme la plupart d’entre eux, une enfance plutôt difficile, ponctuée d’abus, de traumas et de défis. Et pourtant, il vit son écologie et est devenu un modèle pour plusieurs. Sa conscientisation a débuté lorsqu’il ramassait les vidanges à ville de Saint-Laurent, ainsi que dans l’arrondissement de Saint-Léonard. Des commerçant·es dissimulaient des biens comme des patins à glace dans les vidanges. Parfois même, iels les avaient sabotés avant de les avoir disposés dans les ordures. L’explication qu’on lui avait donnée : « si nous on peut pas le vendre, qu’on peut pas faire de l’argent avec, on le jette ! ». Il en a été marqué. Il a alors compris que tout ce qu’il achetait à l’époque, il finissait par le trouver dans les vidanges. Vêtements, lumières, outils, matériel scolaire, de l’argent, n’importe quoi finalement. Cette façon d’être, Steve l’a généralisée. Il sort des biens utiles trouvés dans les ordures, les met sur le côté, pour son prochain. Il combat l’idée que « si c’est dans les vidanges, c’est parce que c’est pu bon ». Lui qui avait été inspiré par sa grand-mère, venant d’une famille de dix, sur une ferme à une époque où le recyclage n’existait pas. Et pourtant, la famille récupérait tout, papier pour le foyer, le cannage pour le storage, compost comme engrais… Tout était récupéré, rien n’était jeté. La paroisse participait à cette économie, une vente bi-heddo était organisée, à coup de lots, tout était à vendre. Tout était redistribué.
Une pratique de gestion
Prenons l’exemple du temps des fêtes au Québec. Comment y appliquer une grille d’analyse freegan pragmatique à la problématique de la collecte des sapins ? En tant que vidangeur, je ramasse dans les ordures environ 12 arbres en plastique par année, j’arrondis bien sûr, à raison de 3 jours sur 5 par semaine. Je simplifie maintenant. Disons 20 arbres par année si je travaillais temps plein. Un arbre jeté à toutes les deux semaines et demi. Je couvre Un secteur par jour, en moyenne. J’extrapole et simplifie encore. Dans la communauté métropolitaine de Montréal (CMM), il doit sortir 150 camions pour collecter les ordures par jour pour 150 secteurs. À tous les 12 secteurs, il se jette un arbre en plastique. Il se jette très probablement 13 arbres artificiels par jour dans la CMM.
Ainsi, avant de couper un nouvel arbre ou d’acheter un des nombreux qui se trouvent en magasin chaque année, nous pourrions partager et réparer ceux déjà en circulation. Prendre en charge l’excédent, se réapproprier ce que nous avons qualifié avec le temps de déchets, et, lui rendre la dignité qu’il devrait avoir.
Finalement, je vous propose cette image : la prochaine fois que vous êtes dans un centre commercial, regardez alentour de vous et dites-vous que la plupart de ce que vous y voyez se retrouvera dans moins de dix ans aux rebuts. Il faut arrêter cette folie !
[1] Rapportés par Baptiste Monsaingeon dans son ouvrage Homo Detritus – Critique de la société du déchet publié en 2017 dans la collection Anthropocène aux Éditions du Seuil.
[2] L’idée que les ingénieur·es et concepteur·rices finissent par produire.
[3] Passage provenant encore une fois d’Homo Detritus.


























































































































































