Despotisme sans frontières. Les ravages du nouveau libre-échange

No 79 - avril / mai 2019

Simon-Pierre Savard-Tremblay

Despotisme sans frontières. Les ravages du nouveau libre-échange

Simon-Pierre Savard-Tremblay, Despotisme sans frontières. Les ravages du nouveau libre-échange, VLB éditeur, Montréal, 2018.

Dans son dernier livre, Simon-Pierre Savard-Tremblay met en lumière de façon claire, pédagogique etfracassante les dessous du libre-échange qui représente «  le dogme central de l’idéologie de la mondialisation ».

Depuis ses deux premiers ouvrages, Le souverainisme de province (Boréal, 2014) et L’État succursale : la démission politique du Québec (VLB, 2016), le jeune auteur a déjà réussi à faire sa marque au sein du paysage intellectuel et politique québécois. Ancien président fondateur du groupe Génération nationale en 2013, Simon-Pierre Savard-Tremblay a depuis pris ses distances avec la critique culturaliste inspirée du « nationalisme conservateur » pour entreprendre un virage critique alimenté par une perspective d’économie politique, centrée autour de l’analyse de formes de domination, de marchandisation et de compétitivité associés au processus de la mondialisation néolibérale.

Savard-Tremblay présente dans un premier temps l’évolution historique de cette notion, aujourd’hui largement associée aux principes d’ouverture sur le monde et de prospérité, en montrant l’invasion croissante de la logique marchande dans nos sociétés. Si les traités de libre-échange de première génération visaient d’abord à étendre la circulation des marchandises avec l’abaissement des droits de douane pour les produits étrangers, les traités de seconde génération comme l’ALENA outrepassent les barrières tarifaires pour inclure « les services, les investissements, les marchés publics et la propriété intellectuelle ». Aujourd’hui, les traités de troisième génération comme le Partenariat transpacifique ou l’Accord économique et commercial global, cherchent à uniformiser, via des documents massifs de milliers de pages, les régulations environnementales, normes du travail, réglementations agricoles et brevets pharmaceutiques au profit des firmes multinationales.

L’hégémonie du libre-échange implique une mise sous tutelle de l’État, et donc une perte directe de contrôle collectif sur le développement de la société. Comme le remarque Savard-Tremblay : «  la souveraineté économique et politique n’est certainement pas parfaite, et son mode de représentation démocratique peut assurément être amélioré, mais elle demeure tout de même un modèle où le peuple a son mot à dire, si partiellement que cela puisse être ». Ainsi, le néolibéralisme mondialisé confisque la capacité politique et économique des peuples à décider de leur avenir, et c’est ici que la souverainisme rejoint la critique anticapitaliste. C’est bien sur cet aspect que la perspective souverainiste, à l’heure de l’essoufflement du mouvement altermondialiste, redevient pertinente : «  la souveraineté politique implique une capacité à s’adapter aux circonstances, et à corriger le tir. [...] Or, ce sera impossible si l’abolition de la gestion de l’offre est une composante d’une « constitution économique » contraignante, à travers un traité de libre-échange  ». En somme, le libre-échange implique la confiscation de la capacité politique à intervenir sur la sphère économique, et plus largement sur le devenir du monde.

Si Savard-Tremblay rappelle des thèmes largement connus par la gauche radicale, notamment le mythe de Robinson Crusoé et de la croissance illimitée, le pouvoir de l’investisseur contre la démocratie, l’influence de l’idéologie de la Silicon Valley, ou encore les dérives de la raison technicienne et du capitalisme financiarisé, il pose une question essentielle qui résonne tout particulièrement avec les enjeux de notre temps : et si «  les révoltes populistes étaient une mauvaise réponse aux bonnes questions » ? Savard-Tremblay formule dès lors cette hypothèse : «  si le système politique craque, c’est entre autres parce qu’il s’est lui-même condamné à l’impuissance au nom d’un principe érigé en religion officielle : le libre-échange  ». Son diagnostic pose dès lors un défi à la gauche contemporaine, qui continue de se méfier en bonne partie du protectionnisme et semble prendre la mondialisation comme un fait accompli, nous ayant enfin libéré du carcan de l’État-nation. Or, le livre de Savard-Tremblay nous met en garde : si la gauche croit avoir fait depuis longtemps la critique du capitalisme, elle n’a plus le monopole de la critique de la mondialisation, et les classes populaires se retournent maintenant vers des figures autoritaires qui s’insurgent contre l’oligarchie mondialiste en réclamant la capacité de décider pour leur nation.

Certes, il peut s’avérer étrange pour la gauche contemporaine de réhabiliter la souveraineté populaire et nationale comme lieu de résistance à la mondialisation néolibérale, tant le pouvoir de l’État s’est érodé au profit de la libre circulation du capital. Or, à bien considérer l’opposition centrale entre néolibéraux et populistes, de droite comme de gauche, Savard-Tremblay nous invite à poser à nouveaux frais la question de la « démondialisation ». «  La refonte de la démocratie  » passe par le renforcement du droit, pour chaque État, « d’adopter les politiques publiques de son choix  », ce qui implique une rupture avec la logique de la mondialisation néolibérale. Comme le soulignait Henri Lacordaire en 1848 : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

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