Changements climatiques. Danser au-dessus d’un volcan

No 79 - avril / mai 2019

Sous la loupe

Changements climatiques. Danser au-dessus d’un volcan

La semaine dernière, j’ai marché jusqu’à une petite boutique de vêtements de mon quartier où j’ai acheté deux chandails dont j’avais vraiment besoin. La vendeuse m’a dit qu’ils étaient faits de fibres en provenance de bouteilles de plastique recyclées et de coton biologique (mais ils ont été fabriqués en Chine, rien n’est parfait). Elle a glissé les vêtements dans mon sac à dos, non pas dans un gros sac de plastique, et m’a envoyé la facture par courriel, « parce que c’est mieux pour l’environnement ».

Ce genre de transaction était inimaginable il y a quelques années seulement. Pourrait-on alors parler de conséquences, dans le quotidien le plus banal, des préoccupations environnementales qui se répandent depuis que nous avons la certitude que notre planète est en grand danger ? Il était difficile, à la boutique, de ne pas ressentir ne serait-ce qu’un court moment de satisfaction à la suite d’une pareille collaboration entre un client et un commerçant.

Cette expérience montre bien que la lutte contre les changements climatiques peut se faire en ajustant ses comportements individuels, qu’il en va de la responsabilité de chacun·e. Mais elle montre aussi les limites considérables de ce genre d’attitude. Pendant que quelques-un·e·s s’adonnent à la nouvelle vertu environnementale, les Walmart de ce monde sont envahis de client·e·s à la recherche d’aubaines en ayant stationné leur voiture dans un immense terrain d’asphalte à la (dé)mesure du magasin.

Le grand défi de la transition écologique se situe là : non pas dans la prise de conscience d’un phénomène de plus en plus reconnu, malgré quelques climato- sceptiques qui s’accrochent encore à leurs délires, mais dans un changement de mentalité qui nécessite habituellement beaucoup plus de temps que celui laissé par le terrible compte à rebours que nous impose le réchauffement climatique.

Le principal problème en ce qui concerne la lutte contre les changements climatiques est le décalage entre la reconnaissance de l’ampleur du problème et la mise en place de solutions efficaces et à la hauteur de l’enjeu. Ce que nous devons combattre, en vérité, ce sont des certitudes économiques inébranlables qui nous sont transmises depuis plusieurs années, mais aussi des pratiques politiques considérées comme l’essence même de la démocratie, alors qu’elles en sont un détournement, devenant ainsi des obstacles.

Du côté de l’économie

L’une des convictions les plus fortes en économie est que le libre-échange est absolument nécessaire pour assurer à tous la prospérité. Rappelons-nous les sueurs froides que nos élites ont eues lorsque Donald Trump a annoncé son intention de déchirer l’ALENA. L’économie du Canada, et même celle des États-Unis, s’écrouleraità mesure que les frontières deviendraient infranchissables et que nous ne pourrions plus écouler notre indispensable production à notre plus grand client.

Pourtant, les accords de libre-échange – et plus particulièrement le nouvel ALENA ou Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) – vont à l’encontre de ce qui est nécessaire pour entreprendre la transition écologique. Par exemple, dans son essence, le libre-échange exige de produire toujours plus pour une exportation à haute échelle, de concevoir des produits composés de pièces qui ont voyagé pendant des kilomètres, de favoriser des circuits très longs (souvent pour faire de l’économie de bout de chandelle), de donner la priorité à l’agro- industrie dévoreuse de pétrole, d’hormones et de pesticides, de déménager l’entreprise toujours plus loin, là où l’on peut exploiter le plus facilement la main-d’œuvre et polluer l’environnement impunément.

Mais il y a plus : les derniers accords signés par le Canada contiennent des chapitres sur les « bonnes pratiques en matière de réglementation », une belle antiphrase selon laquelle, en vérité, une bonne réglementation est une réglementation qui n’existe pas. Dans l’ACEUM, par exemple, adopter une nouvelle loi est un parcours du combattant. Les partenaires se sont engagés à publier une année d’avance les règlements qu’ils souhaitent adopter. Ils doivent présenter les études scientifiques qui ont motivé le nouveau règlement, études qui peuvent être contredites par celles de l’autre partie. Ils doivent rendre public un « point de contact  » bien au fait du règlement sur lequel pourront s’acharner les lobbyistes. Les règlements pourront enfin être soumis à un « examen rétrospectif » qui décidera s’il faut les abroger ou les modifier.

Cette démarche, qui se retrouve dans le chapitre 28, quasiment surréaliste, n’a pas soulevé l’attention des médias. On en trouve des équivalents dans l’accord entre le Canada et l’Union européenne et celui signé avec dix pays de la zone du Pacifique. Pourtant, il est plus qu’évident que la transition écologique ne peut s’accomplir sans de solides réglementations, particulièrement en ce qui concerne le commerce international, auquel sont liés tant de secteurs de l’économie. Alors qu’il faut manœuvrer vite et efficacement, notre gouvernement et ses partenaires économiques se sont donné les moyens de s’empêcher d’agir.

Outre de bonnes réglementations, la transition nécessite des fonds très importants pour la protection de l’environnement, les transports en commun, les énergies renouvelables, la lutte contre la pollution, etc. Mais dans la crainte de déplaire aux riches et de faire fuir les entreprises, les États se sont mis en situation d’austérité perpétuelle. Ils se lancent dans une stérile concurrence fiscale qui les entraîne à baisser toujours plus les impôts des entreprises, à leur offrir des cadeaux fiscaux, à refuser de s’attaquer à l’évitement fiscal et à mettre le poids des dépenses publiques sur les épaules de la classe moyenne.

On a dit mille fois qu’il est impossible de soutenir une croissance sans fin, alors que les ressources disponibles sur notre planète sont limitées. Mais par quoi remplacer la croissance alors qu’on a mis toutes les billes dans ce même panier depuis la naissance même de la science économique ? Comment transformer, en une génération, des apprentissages qui se sont transmis par tous, d’un maître à l’autre, dans les plus grandes écoles d’économie au monde ? La croissance continue à faire rêver, l’obsolète produit intérieur brut (PIB) reste une incontournable référence et la décroissance, voulue par quelques énergumènes, la plus grande des hérésies. Et cela, même s’il faudra bien y arriver un jour.

Les défaillances de la démocratie

Cette vision anachronique de l’économie, alors qu’il faut agir rapidement, est profondément liée à une perversion de la démocratie. De longues années de néolibéralisme et d’austérité budgétaire ont provoqué de grandes insatisfactions parmi les populations. Mais plutôt que de profiter à celles et à ceux qui demeuraient les plus critiques de cette situation et qui ont même annoncé les crises auxquelles nous faisons face, le vote populaire a mené à l’élection de partis d’extrême droite et climatosceptiques. Avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis, c’est le deuxième plus grand pays émetteur de gaz à effet de serre (après la Chine) qui se retrouve avec un président qui ne croit pas en la nécessité d’agir pour protéger l’environnement. Les Brésilien·ne·s ont élu Jair Bolsonaro, un champion du développement à tout prix, y compris en Amazonie, alors que la déforestation supplémentaire entraînera une catastrophe écologique mondiale. Au Canada, l’Ontario a choisi Doug Ford, un adversaire acharné de la taxe carbone et un prosélyte dans son opposition à cette mesure. Le Québec a préféré François Legault, le cancre de l’environnement, dans la dernière campagne électorale.

Chacune de ces élections semble l’effet d’un grand malentendu. Les États-unien·ne·s voulaient se débarrasser de l’élite de Wall Street, si bien incarnée par Hilary Clinton, responsable de la dégradation de leurs conditions de vie ; ils et elles se sont mis·es à l’écoute de celui qui semblait se préoccuper de leur misère. Les Brésilien·ne·s, las de la corruption généralisée et de la violence, ont élu celui qui donnait l’illusion d’avoir une certaine virginité politique, soutenu par des médias propagandistes, déchaînés contre l’ex-président Lula. En Ontario et au Québec, la population a choisi le parti le plus apte à l’emporter contre des libéraux usés par le pouvoir. En aucun de ces cas, l’environnement n’a été un enjeu fondamental, comme s’il y avait des problèmes plus urgents à régler.

Dans la plupart de ces situations, la règle de l’alternance politique a favorisé l’extrême droite, parce que les partis de centre droit ou de gauche ont gouverné de la même manière et parce que la gauche demandait ce qui demeure impensable pour les élites d’affaires : un changement en profondeur de notre système économique. Si bien que l’extrême droite continue d’obtenir d’importants appuis de la part de la classe financière, parce qu’elle maintient les mêmes politiques de développement à tout prix, qu’elle lui permet de conserver ses privilèges (entre autres par des baisses d’impôts), qu’elle promet de maintenir un certain ordre social par le contrôle de l’immigration.

Cet acharnement contre toute réforme réelle du système de la part de l’oligarchie fausse le jeu de l’alternance politique puisqu’il ne donne plus le choix qu’entre le centre, la droite et l’extrême droite, dans tous les cas des défenseurs orthodoxes de l’économie néoclassique. Les partis favorisant de véritables politiques de gauche sont le plus souvent marginalisés dans les médias, dénoncés par les élites économiques, accusés d’idéalisme ou d’irresponsabilités ou brutalement ramenés à l’ordre lorsqu’ils sont élus, comme Syriza en Grèce. Certes, la gauche est parfois son propre ennemi, entre autres par sa capacité constante à se diviser. Mais son problème principal demeure le blocage systématique de ses idées par les élites économiques.

L’environnement est le grand perdant de ces joutes politiques. La transition écologique demande des changements si fondamentaux en économie, tout en remettant sérieusement en cause les hiérarchies actuelles, que le danger immédiat pour notre planète ne suffit pas à provoquer les transformations nécessaires. Si bien que l’Accord de Paris, entre autres, ou les cibles adoptées par les gouvernements pour réduire les gaz à effet de serre montrent clairement le compromis choisi pour éviter de bouger tout en se donnant bonne conscience : faire de belles promesses et s’assurer de ne pas les tenir. L’extrême droite ne s’encombre plus de telles justifications. Son arrogance et son ignorance ne feront qu’amplifier la catastrophe.

L’effondrement

Plusieurs ne cessent pourtant de sonner l’alarme. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il faut réduire les émissions de CO2 de 45 % d’ici 2030, par rapport aux émissions de 2010, si on veut limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré Celsius, un niveau déjà problématique. Les environnementalistes affirment que le sort de l’humanité se jouera pendant les prochaines années, alors que dans des pays-clés, les populations ont élu des gouvernements qui se dirigent en sens contraire.

Difficile alors de ne pas devenir pessimiste. Plusieurs parlent d’un grand effondrement. Plus rien ne tiendra devant les catastrophes annoncées : déplacements de population, sécheresses, érosion des rives, désertification, acidification des océans. Des images d’apocalypses viennent nous secouer. La vision d’une planète qui étouffe sous une chaleur extrême détruisant la vie sur terre succède à la grande peur de la catastrophe nucléaire, un monde exterminé par l’explosion de bombes atomiques. Dans les deux cas, la folie humaine entraînerait l’extinction de notre espèce.

Les anticipations de fin du monde ont toujours fait partie des grands fantasmes de notre humanité. Mais aujourd’hui, cette fin semble hélas beaucoup plus envisageable que dans les périodes précédentes ; ce ne sont plus des peurs irrationnelles qui la justifient, mais des recherches scientifiques. Serait-il déjà trop tard, se demande entre autres l’écologiste Harvey L. Mead dans un essai percutant [1] ? Naomi Klein, dans Tout peut changer, lançait un cri d’alarme, nous rappelant à quel point il nous reste peu de temps pour accomplir les changements nécessaires. Quatre ans plus tard, il semble évident que ce temps, nous l’avons perdu. S’il est difficile en vérité de savoir quel sera le niveau de la catastrophe (celle-ci étant déjà commencée), il devient nécessaire de ne rien abandonner, de continuer la lutte, de nous rappeler notre devoir d’être exemplaire.

Se battre, tous les jours

Ainsi est-il nécessaire de maintenir chaque jour la bataille pour protéger l’environnement, un combat qui nécessite de bloquer d’abord les grands projets néfastes en cours et de réinventer un meilleur monde par la suite, bien que cette deuxième étape doive se concevoir simultanément à la première. Au Québec, trois de ces projets méritent notre attention. Les empêcher d’exister nous mettrait clairement sur la voie de la transition.

Il s’agit d’abord d’un gazoduc de 750 kilomètres, à partir de l’Ontario jusqu’à un futur port méthanier à Saguenay. L’objectif serait d’exporter du gaz en Europe et en Asie, sous prétexte que cette source d’énergie serait moins polluante que le pétrole et le charbon. Mais ce gaz, il faudra le faire passer dans des milieux naturels protégés, le liquéfier, lui faire traverser en bateau l’écosystème très fragile du Saguenay et du Saint-Laurent, lui faire parcourir encore des milliers de kilomètres jusqu’à sa destination.

Le troisième lien à Québec, autoroute, pont ou tunnel au nord-est de la ville, chèrement défendu par la CAQ, favorisera le type de développement qu’il faut éliminer (basé sur la circulation automobile et l’étalement urbain), aux dépens des transports en commun et de la densification. C’est le Québec tout entier qui est concerné par cette affaire puisqu’elle nous force à nous questionner sur le type d’urbanisation que nous souhaitons dorénavant. Un échec de ce projet permettrait enfin de penser la ville autrement.

Même chose pour le projet du méga centre commercial Royalmount, avec ses magasins, hôtels, salles de spectacle. Ne faisant que cannibaliser ce qui existe déjà dans ce secteur, ce nouveau centre cherche à créer un effet de mode, attirant vers lui un public séduit par la nouveauté et appliquant ainsi le principe de l’obsolescence à l’univers des centres commerciaux. Faut-il vraiment remplacer les anciens par des nouveaux ? Et alimenter ainsi un gaspillage gigantesque et une concurrence destructrice, à une époque où l’on ne peut plus se le permettre ?

Ces projets se justifient par l’attachement à un mode de développement anachronique. Mais ils font face à des adversaires déterminés. Le défi de ces trois luttes exemplaires, comme tant d’autres dans le monde, est aussi de montrer que le grand changement de paradigme rendu nécessaire par la transition écologique est bien accueilli par une partie importante de la population. L’« acceptabilité sociale », euphémisme très apprécié par nos politicien·ne·s, ne va plus dans le sens de projets mauvais pour l’environnement.

Une question de cohérence

Il en faudra cependant beaucoup plus pour effectuer le renversement idéologique dont nous avons besoin. Le mouvement social québécois est particulièrement actif pour rappeler cette nécessité, par des initiatives qui proviennent de nombreuses directions : série de manifestations pour le climat l’automne dernier, Déclaration d’urgence climatique, Pacte sur la transition énergétique, mouvement la Planète s’invite (au Parlement, à l’école), actions du groupe Extinction Rebellion, Semaine de la Terre à la fin avril, etc. La somme est impressionnante.

La lutte contre les changements climatiques ne doit cependant pas nous faire oublier celle contre les inégalités. En fait, les deux sont profondément liées et opposent les intérêts d’une même élite à celui de l’ensemble des populations, tout en exigeant les mêmes changements majeurs dans l’économie. Les principales victimes des changements climatiques demeurent les populations les plus pauvres et l’austérité budgétaire empêche de régler l’un et l’autre problème.

* * *

Revenons à ma visite au magasin, alors que les préoccupations environnementales se sont introduites dans une transaction des plus ordinaires. Il s’agit là d’une petite parcelle de la pointe de l’iceberg de ce qu’il faudrait entreprendre pour obtenir les changements que nous exigeons. Mais elle fait la preuve d’une belle cohérence entre la pensée et l’action, qu’on aimerait voir reproduite à une immense échelle, chez les individus, mais surtout chez les élites politiques.


[1Harvey L. Mead, Trop tard. La fin d’un monde et le début d’un nouveau, Montréal, Écosociété, 2017.

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