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Ceci n’est pas une satire

Facebook et la neutralité des réseaux
19 août 2014, Philippe de Grosbois

Ainsi donc, Facebook teste un nouveau module auprès de certains cerveaux des êtres humains qui l’utilisent. L’entreprise avertira ses usager.e.s que la nouvelle qu’ils et elles ont sous les yeux est satirique. Une anecdote qui fait sourire, et pourtant…

On ne compte plus les attaques de Facebook contre la libre communication entre individus, des pages censurées à la surveillance de la navigation hors-Facebook, en passant par l’expérience, dévoilée dernièrement, de manipulation des émotions de 700 000 membres à l’aide de modifications à l’algorithme qui filtre leur fil de nouvelles.

Avec cette nouvelle mise à l’essai, Facebook se permet donc de qualifier ce qui est publié sur le web. Non seulement Facebook s’autorise un commentaire esthétique (« cet envoi est humoristique, celui-là ne l’est pas »), mais l’entreprise cherche également à séparer ce qui est réel ou sérieux de ce qui ne l’est pas. Facebook se permet donc un jugement qui frôle de très près le jugement politique. Par exemple, cette dernière sortie de John Oliver sur la situation à Ferguson devrait-elle être qualifiée de satirique ? Après tout, elle fait partie d’une émission humoristique… Or, si plus de deux millions de personnes l’ont regardé sur YouTube depuis deux jours, ce n’est pas seulement parce qu’elle est drôle, mais parce qu’elle porte un message d’une force et d’une clarté rares sur une chaîne de télévision américaine.

Prenons un autre exemple : les radio-poubelles. Quand on y pense, Eric Duhaime n’est-il pas l’un des plus grands satiristes que le Québec ait connu ? Or on sait bien que Facebook n’aura jamais le courage de le dire haut et fort…

L’analyse du contenu satirique que Facebook entreprend est une nouvelle illustration de son mépris de la neutralité du net [1]. De fait, Facebook évalue, à l’aide d’algorithmes, ce qui est publié par les usager.e.s, et en filtre le contenu selon un certain nombre de facteurs. L’emploi d’algorithmes et de filtres n’est pas mauvais en soi, mais ceux de Facebook ont le double défaut d’être inconnus et obligatoires pour un public plus ou moins captif. Vous saviez que Facebook sélectionne quels messages pourront être vus sur votre compte, n’est-ce pas ? Vous êtes-vous déjà demandé quels étaient leurs critères ? Ici, on voit que les considérations esthétiques et politiques commencent à se montrer le bout du nez.

On pourrait être tenté de réagir en haussant les épaules et en se disant « de toute façon, ils sont tous pareils ». Ce n’est pourtant pas ce que constate la sociologue Zeynep Tufecki, spécialisée sur ces questions, lorsqu’elle compare ce qui lui est parvenu à propos de Ferguson sur Facebook et sur Twitter… Le 13 août, alors que des journalistes se faisaient arrêter dans un McDonald’s à Ferguson, Tufekci remarqua que l’information circulait vivement sur Twitter, mais elle ne parvint sur son compte Facebook que le lendemain. « Les algorithmes ont des conséquences », fait-elle remarquer [2].

Quand on sait que Ferguson pourrait devenir un soulèvement majeur de l’histoire des Noir.e.s américain.e.s, il me semble que ces conséquences sont significatives pour des activistes de gauche, non ? Pourtant, je ne cesse de m’étonner quand je constate que plusieurs de mes allié.e.s de lutte, politisés et radicaux, ne sont pas davantage indigné.e.s par les pratiques de Facebook. En banalisant l’importance du réseau Internet dans les soulèvements des dernières années, on banalise aussi les sérieuses attaques auxquels le réseau est soumis. Je suis de plus en plus convaincu que le Québec est en retard sur plusieurs autres sociétés en ce qui a trait à ses analyses politiques critiques du réseau Internet. Aux États-Unis, la Federal Communications Commission (FCC) américaine a récemment annoncé avoir reçu 1,1 millions de lettres commentant sa proposition de réduire cette neutralité du net. En France, l’équipe de la Quadrature du Net est vibrante et dynamique. L’Allemagne est maintenant un lieu important de refuge pour des figures de proue du mouvement du Libre, tels que Jacob Appelbaum, qui a participé au développement du réseau d’anonymisation Tor, et Sarah Harrison, avocate pour WikiLeaks. En Europe du Nord, les partis pirates développent une réflexion et une pratique rafraîchissantes sur les rapports entre gouvernements et citoyens. On a une pente à remonter, les ami.e.s.

Ne nous privons pas des outils conceptuels permettant de rendre compte de la menace que représente tout particulièrement ce type de capitalisme du numérique.

Et surtout... ne nous privons pas de tous ces satiristes, comme celles et ceux du Navet, que je salue par ce billet pour son désopilant travail ! Si un jour Facebook vous qualifie de satirique, il faudra se battre avec vous pour que tout ce publie Éric Duhaime le soit aussi.

P.-S.

[Mise à jour 21 août] Alexandre Piquard, de Le Monde, termine son article sur la couverture de Ferguson en soulevant sensiblement les mêmes enjeux à propos de l’algorithme de Facebook et ses impacts.

NOTES

[1] Si vous venez de vous dire « la quoi ? », ce slogan du mouvement qui a mobilisé un million d’Américain.e.s sur cette question est pour vous : « If you’re not freaking about Net Neutrality right now, you’re not paying attention. » Allez voir comment le « satiriste » John Oliver la présente, justement…

[2] Soit dit en passant, je ne veux pas sous-entendre ici que Twitter est le modèle parfait, loin de là : Twitter, tout comme Facebook, s’approprie le travail gratuit de millions d’individus pour le revendre à des publicitaires et à des analystes. Néanmoins, il faut reconnaître qu’on ne peut pas amalgamer tout ce qu’on utilise sur Internet sans perdre de vue des enjeux fondamentaux.

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