Bombance et « déchets » alimentaires

Dossier : À ras bord !

Dossier : À ras bord !

Bombance et « déchets » alimentaires

Ramon Vitesse

La nouvelle d’un méga entrepôt, en vue de la redistribution et du traitement des surplus alimentaires récupérés par Moisson Rive-Sud, actuellement en construction à Longueuil pour un coût annoncé de 12 millions de dollars, donne le tournis. Ne pourrait-on pas, en amont, mieux gérer les flux de nourriture produite ? Pour contrer ce que ces bonnes âmes appellent « insécurité alimentaire », n’y aurait-il pas lieu de détricoter les salmigondis des politicien·nes afin d’enfin entendre que, derrière la richesse exponentielle des quelques plus riches, on retire le pain de la bouche des moins (de moins en moins) nantis ?

Ces quelques constats un rien critiques face au théâtre social qui dissimule les réalités hypocrites d’un système capitaliste en hyperventilation ne doivent pas nous le faire oublier. Les centres d’action bénévoles qui gèrent la pauvreté en dénonçant avoir toujours plus de monde à nourrir et de moins en moins de denrées pour remplir les paniers de dépannage alimentaire n’auront jamais de cesse. Le système lui, ne souhaite que croitre. Mais, t’inquiète on produira aussi du baloney et des chips « all dressed » en méga format !

Avec quelques personnes du jardin collectif, l’idée toute simple et directe que nous avons décidé de tenter est la suivante : coupons court à ce voyagement de nourriture et surtout, dans un contexte évident de gaspillage, redistribuons immédiatement la nourriture périmée récoltée localement sans discriminer quant à la pauvreté des destinataires. Sur ce point, il est souvent admis qu’il faille tracer une ligne claire entre des « pauvres » (à qui, dit-on, on exigerait des preuves et à qui on ferait la morale sur la gestion de leurs dépenses, tout en les soumettant à un mécanisme de distribution souvent rigide) et les autres ; incluant les bénévoles. Ce départage déclasse, hiérarchise et distancie bénévoles et  « bénéficiaires ». Cette attitude reproduit un jugement moral, ne remet pas en cause les fondements de production de la pauvreté par l’accaparement de quelques extra-riches tout en donnant à tous·tes bonne conscience en répartissant des restes dont personne, ou presque, ne veut.

 

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A Bombance Collective ou ABC nourrir, pour faire moins dans l’outrance, on vise justement à secouer différemment ces « déchets alimentaires ». Les deux distributions hebdomadaires commencent à deux épiceries et finissent directement à trois points de chute où le monde se sert en fonction de ses besoins et de ses goûts. Seule contrainte : générer suffisamment d’aliments pour tout le monde, en limitant, par exemple, la viande en fonction de la quantité reçue et, a contrario, prendre les aliments reçus en abondance ; quitte à transformer ou congeler. La balance, car il reste encore généralement de la bouffe, est déposée dans notre frigo libre service logé au centre communautaire. Les rencontres lors des arrêts aux points de chute sont au moins aussi importantes que la nourriture elle-même – « J’ai rien besoin aujourd’hui mais, j’avais envie de venir voir le monde ! ».

Nos « déchets » alimentaires ? Ça vaut la peine d’élaborer… Il y a la péremption rapide du prêt-à-manger (comme les salades ou les sandwichs), des fruits et légumes, des produits laitiers, de la viande, etc. Il y a aussi un système d’offre pharaonique de produits qui se déclinent dans d’innombrables variantes, saveurs, qualités, nouveautés, etc. Par exemple, pour des céréales, juste les granolas disons, on peut retrouver dans une épicerie conventionnelle une cinquantaine de variétés, de saveurs, de formats et de marques ! Cette offre pléthorique sous-tend la présence d’un stock suffisant de chaque produit sur les tablettes pour justifier leur existence. Ce choix finit par être ridicule, car gargantuesque et, son corollaire, c’est les pertes… Évidemment ça a une incidence sur les prix, car il faut bien que quelqu’un paie pour les pertes d’une offre de consommation sophistiquée à l’extrême. Il s’agit d’un cercle vicieux où l’on dope la production de marchandise qui doit bien être, à la source, produite, transformée, emballée, mise en marché et distribuée.

Si certains aliments n’auraient pas besoin de date de péremption ou presque (pensons aux pots remplis sous vide, aux breuvages en cannette ou en bouteille qui ne sont pas réfrigérés, aux sachets et sacs scellés hermétiquement) ; d’autres dureront même plus longtemps que prévu (céréales, fruits séchés, conserves) tandis que d’autres peuvent êtres prolongés un peu ou transformés (fruits et légumes, produits laitiers, pains et pâtisseries).

Dans les récoltes de nourriture – qui est pour mille et une raisons éliminée des épiceries – il y a en plus les nécessités du roulement. Cela va faire que deux ou trois caisses de belles pommes seront à débarrasser, les produits dont les prix ont été réduits à néant pour vente rapide n’ayant pas trouvé acheteur, le prêt-à-manger tellement emballé qui comporte parfois un sachet de graines et un petit pot de sauce ou du cellophane, les produits abimés dans la manutention, et bien d’autres.

En offrant cette nourriture dans un effort anti-gaspillage et en souhaitant ne pas ghettoïser les bénéficiaires des distributions afin de créer des lieux de rencontres pour briser l’isolement, dynamiser la communauté et favoriser l’entraide, on s’aperçoit que les mythes sont tenaces. Combien de fois des personnes bien ordinaires refuseront de prendre de la nourriture : « J’ai rien besoin ! », « Je vais laisser ça à ceux, celles qui en ont besoin… », « Ben voyons, c’est passé date ce yogourt ! Ah, et ce sandwich aussi… Non merci. », « Pourquoi vous n’allez pas porter ça à la banque alimentaire ?! ».

En revanche, les personnes curieuses et qui comprennent bien la valeur (du prix autant que du gaspillage) découvrent en prime plein de produits qu’elles n’auraient jamais eu l’occasion d’essayer autrement. Le monde échange des astuces et des recettes sur le vif quand on reçoit des rapinis, du seitan, du chia, etc. L’idée de communauté a aussi pris un temps la forme d’un fanzine pour partager nos réflexions, trucs ou dessins entre les trois points de chute. Nous laissions aussi des copies au centre communautaire (où nous avons un frigo libre-service ouvert à tous·tes) et à la bibliothèque publique. D’ailleurs, pour un temps, cette dernière nous avait fourni d’autres « déchets » comme des livres élagués. Mettre en partage une boîte de livres constitue un super complément en étant vachement protéinique et excellent pour les transits intestinaux ! On pourrait d’ailleurs élaborer sur cet autre type de rebuts que sont les livres et qui se trouvent déclassés par la nouveauté et les publications (très) nombreuses.

 

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Alimentaire chair ou bien Ali-menteur cher ? Là réside la question. Un des constats qui émerge des nombreuses réflexions au sein du collectif A Bombance Collective qui, ultimement, rassemble tous·tes celles et ceux qui ont un lien avec le projet est le suivant : participons-nous avec nos actions de récupération de dernière minute à cette vaste supercherie de surconsommation ? Servons-nous de bonne conscience à ce système ? Par exemple, de la nourriture suremballée – donc non compostable, à moins que les épiceries dépensent pour l’en départir des plastiques et autres bidules, finirait, comble de l’incohérence, dans des sites d’enfouissement ! Heureusement ce sandwich avec petit pot de sauce, pellicule plastifiée et coquille de plastique pour présenter le tout se trouve, même périmé, redonné pour être consommé. Peut-être devrions-nous accentuer notre prise de conscience à titre d’humains-ordures de la Terre ? Ou encore, réinventer des coops ou des groupes d’achats limitant les produits au strict minimum, en se répartissant de grands sacs ou chaudières énormes en plus petits formats, et, avec des jardins collectifs afin de déserter les temples de la consommation ? On y revient toujours : ce qui est paresseusement nommé déchets, rebuts, ou ordures contient son lot d’interrogations qui offrent autant de façon de rebondir en refusant les diktats commerciaux, économiques et politiques. 

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