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Grândola, Vila Morena

Une chanson au Portugal

3 mars 2013, Philippe de Grosbois

Voilà quelques années déjà que les PortugaisEs sortent régulièrement dans la rue (parfois sous le coup d’une grève générale) pour dénoncer les mesures d’austérité prises par leur gouvernement. Déjà, en mars 2011, le Premier Ministre de l’époque, Jose Socrates, démissionnait devant l’incapacité d’aller de l’avant avec de sévères restrictions budgétaires, peu après une grande manifestation initiée par un simple événement Facebook. Plus récemment, j’ai eu la chance d’être à Lisbonne lors de la journée de grève générale du 14 novembre dernier (l’Espagne et la Grèce étaient en grève générale le même jour). Depuis, je les suis, de loin.

Dernièrement, la contestation a pris une tournure émouvante, à l’aide de la chanson Grândola, Vila Morena, qui fut importante dans la chute du dictateur Salazar, en 1974. À l’époque, elle était interdite, mais fut diffusée par une radio pirate. À la manière d’un signal, elle contribua à ce qui fut appelé la Révolution des Oeillets.

C’est le 15 février dernier que Grândola, Vila Morena effectue son premier retour. Le Premier Ministre Pedro Passos Coelho se fait interrompre au Parlement par une centaine de manifestantEs qui l’entonnent. Il vaut la peine de regarder ce clip. Le geste est purement symbolique et semble presque inoffensif. Et pourtant, il est une attaque directe à la légitimité de l’autorité du Premier Ministre. Il faut savoir que dans la chanson, on retrouve plusieurs fois la phrase « Seul le peuple ordonne », ce qui est tout à fait à propos, puisque par leur chants, le groupe empêche son dirigeant de prendre la parole.

La vidéo est vue près de 200 000 fois en 48 heures. Dans les jours qui suivent, c’est au tour du ministre Miguel Relvas de se faire interrompre. Une première fois, à l’aide de la chanson, et une seconde fois, où il doit quitter sans pouvoir prendre la parole, en raison des cris et des slogans. On trouvera plus de détails sur ces actions ici.

Ce samedi 2 mars était une grande journée de mobilisation à travers le Portugal, sous le slogan Que Se Lixe A Troika (Que la Troika - la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International - aille se faire foutre). Des manifestations dans vingt à quarante villes, pour un total de près d’un million de manifestantEs, dans un pays de 10 millions et demi d’habitantEs.

Je suis encore une fois frappé de la faible couverture médiatique de mobilisations aussi historiques. La Presse et Radio-Canada ont reproduit un article d’Associated Press. Celui-ci est plutôt euphémisant : on parle de « soulèvement » de 1974, alors qu’on y a renversé un dictateur... De plus, on soutient que « les manifestations ont surtout rassemblé des jeunes », ce qui n’est vraiment pas évident lorsque l’on regarde ces photos. Si 10% de la population québécoise allait dans la rue le même jour, je serais étonné qu’il n’y ait que des jeunes... Enfin, rien sur les appels à la démission qui sont au coeur du discours des manifestantEs. De son côté, André Pratte, dans son éditorial du samedi, soutient que l’enjeu, pour les politicienNEs d’Europe, est de « de convaincre les citoyens de la nécessité absolue de verser du sang, de la sueur et des larmes.  » Voilà où en est le capitalisme néolibéral.

Mais revenons à Grândola, Vila Morena. Samedi, la chanson a occupé une place centrale dans les manifestations de plusieurs villes. Je vous recommande tout particulièrement ce clip, où une foule l’entonne à Lisbonne, en direct à la télévision. Le genre d’images qui donne l’impression de voir l’Histoire s’écrire sous nos yeux... Après la chanson, la foule répète « O povo é quem mais ordena » (Seul le peuple ordonne). Ce clip, filmé à Porto, est très beau également.

En plus de nous faire réfléchir, encore une fois, sur la place de l’art dans les mouvements émancipatoires, cette reprise d’une chanson anti-dictatoriale montre comment un peuple peut s’inspirer de luttes de son passé pour se renouveler et aller de l’avant. Le mot révolution signifie d’abord et avant tout le retour d’un astre à un point de son orbite. Je ne crois pas qu’une révolution politique se limite à faire table rase du passé ; elle implique également la volonté de réaliser, de manière plus complète peut-être, les aspirations radicales qu’un peuple avait mis de l’avant à un moment charnière de son Histoire, pour ensuite en avoir été détourné. C’est peut-être ce qu’Adorno et Horkheimer veulent dire lorsqu’ils écrivent que « Ce qui est en cause, ce n’est pas la conservation du passé, mais la réalisation des espoirs du passé ».

Quoiqu’il en soit, je ne peux que souhaiter le meilleur au peuple portugais pour les temps qui viennent.

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