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Économie

Vivre en corpocratie

Le pouvoir des grandes entreprises

Claude Vaillancourt

Il est aisé aujourd’hui de constater l’immense pouvoir des grandes entreprises. Leur lobbying intensif dicte les politiques adoptées par les gouvernements. Le financement des partis politiques leur permet de se partager de juteux contrats publics. Les accords commerciaux leur donnent la possibilité de poursuivre les gouvernements (alors que l’inverse est impossible). Et si la démocratie était tout simplement dépassée ? Et si le pouvoir était glissé imperceptiblement aux mains des entreprises, selon un système que nous pourrions nommer « corpocratie » ? Lançons-nous dans le jeu et essayons de déterminer ce que seraient les grandes caractéristiques de ce nouveau régime.

La corpocratie est une forme particulière et très avancée du capitalisme, dans laquelle les grands patrons sont remplacés par une entité abstraite, omnipotente, inatteignable, échappant aux frontières nationales, la corporation. D’où le nom, du latin corpocratio, « personnes qui forment un tout », et du grec kratos, « pouvoir », « gouvernement ».

Alors que l’ancienne démocratie se fondait sur trois pouvoirs constituants (législatif, exécutif et judiciaire), la corpocratie est quant à elle un régime à deux têtes, l’une financière, l’autre, politique. Ces deux têtes règnent en parfaite harmonie et se divisent les tâches. Le pouvoir financier a hérité de la fonction la plus importante : celle de faire de l’argent, dont la possession garantit la réelle puissance. Ce travail exigeant demande de l’inventivité, surtout dans la fabrication de produits financiers qui multiplient les revenus de façon exponentielle, dans un contexte de risque toutefois réduit par la coopération assurée du pouvoir politique. L’accumulation de la richesse étant la tâche la plus noble et la plus considérée en corpocratie, les banquiers et les chefs d’entreprises font autorité, bien que leurs hautes fonctions exigent une certaine retenue. Le pouvoir politique a quant à lui un rôle plus ingrat  : protéger le pouvoir financier d’une populace dont les intérêts pourraient aller à l’encontre de ce dernier et arbitrer les conflits entre les financiers. Ces missions sont particulièrement difficiles et délicates. Ceux qui exercent le pouvoir politique sont gratifiés d’un salaire ridiculement bas. Mais ils profitent d’une exposition constante, ce qui flatte leur ego et comble les besoins narcissiques de certains. Un jeu constant de portes tournantes entre ces deux pouvoirs permet de passer de l’un à l’autre, donc aux corpocrates de profiter, le temps qui leur convient, des avantages de l’un et l’autre pouvoir.

Assurer sa pérennité

La corpocratie fait reposer sa pérennité sur un principe fondamental : celui de l’entreprise trop grosse pour tomber (en anglais « too big to fail »). Ce principe élimine tout risque et assure la survie des plus grandes corporations, peu importe les circonstances. Il a démontré sa grande efficacité lors de la crise économique en 2008, alors que malgré certaines secousses et quelques pertes, le système a fort bien tenu le coup : les affaires des banquiers et des grands entrepreneurs continuent de rouler comme il se doit. Certes, la populace a dû en payer le coût, mais on a aussi profité de l’occasion pour établir des mesures dites « d’austérité », qui ont le mérite de renforcer le système.

La corpocratie se maintient aussi parce qu’elle parvient à éviter toute forme d’imputabilité à ceux qui exercent le pouvoir. Comme elle n’a pas de véritables assises géographiques, qu’elle développe une ubiquité en se dédoublant entre autres dans les paradis fiscaux, elle devient inatteignable. Elle fait porter de lourdes responsabilités sur la populace : celles de consommer le plus possible les produits des grandes corporations, de s’endetter et d’épargner à la fois, pour ne pas trop fragiliser l’économie, et d’accepter de travailler pour de bas salaires. En cas de crise ou de décision impopulaire, le pouvoir politique fait porter le blâme sur le pouvoir financier qui accuse à son tour le marché et/ou les actionnaires. Ces derniers, multiples et sans visages, dont il faut absolument combler le désir légitime de faire beaucoup de profit, se distribuent en deux catégories : les petits actionnaires, aisément exploitables et manipulables, et les grands, intou­chables, liés de près à l’exercice du pouvoir financier. Confondre ces deux catégories en une seule devient commode pour éviter de trouver des coupables.

Si ce régime parvient à éliminer toute responsabilité chez les dirigeants, dont il reconnaît à peine l’existence, il n’est pourtant pas ingrat envers eux. Il sait apprécier les plus grands corpocrates, par les salaires et bonis fabuleux qu’il leur accorde, par un système de récompenses et de prix qu’il leur distribue. Mais surtout, il établit un palmarès irréfutable qui montre à tous quels sont les meilleurs d’entre eux : leur rang est déterminé par des listes dont la plus attendue est celles de la revue Forbes qui énumère de façon sûre les individus les plus riches et établit à combien se chiffre leur fortune.

Calmer la populace

Les détracteurs de la corpocratie l’accusent de creuser les inégalités sociales. Tous les indicateurs sont là pour le prouver et personne n’oserait soutenir le contraire. Mais cet inconvénient ne saurait faire oublier les avantages de ce régime : la corpocratie assure aux citoyens des pays occidentaux un minimum de confort, entre autres parce qu’elle a besoin de vendre des produits et services, et que la plupart de ceux-ci font du bien ; elle permet aussi de vivre en paix (bien que des guerres soient parfois nécessaires en pays éloignés pour s’assurer l’approvisionnement en ressources naturelles ; ces guerres causent d’ailleurs peu de pertes de vies dans nos pays et permettent en revanche d’écouler beaucoup de matériel militaire).

La corpocratie a l’habileté de prétendre que les intérêts de la populace sont liés aux siens, et plus spécifiquement à ceux du pouvoir financier. Ainsi, prendre des mesures contre la finance – hausses d’impôts, réglementation, nationalisations, mesures coûteuses de protection de l’environnement – provoque nécessairement des effets dont tous auront à souffrir – fuites de capitaux, chômage, pauvreté, inflation. Il ne s’agit pas toujours de menaces en l’air : les corpocrates ont eu de nombreuses occasions de les mettre à exécution de sang froid. La corpocratie se maintient par un difficile jeu d’équilibre : elle cherche toujours à donner le moins possible à la majorité (donc à donner toujours plus aux dirigeants) tout en évitant les soulèvements, ce qu’elle craint malgré tout. Elle procède par essai/erreur. Elle prive peu à peu les gens de certains de leurs acquis de la période démocratique – elle baisse les salaires, réduit le panier de services publics, augmente les tarifs, etc. –, puis elle observe les réactions. Si rien ne se produit, si les réactions ne sont pas significatives et largement répandues, elle poursuit dans le même sens – un ou deux millions de manifestants pacifiques, dans certains pays, ne sont pas considérés comme suffisants ou assez représentatifs pour ébranler les dirigeants. Il reste que l’entreprise est risquée et que tabler sur la faiblesse de la réaction peut jouer de mauvais tours. Le régime corpocratique jouit cependant de puissants moyens pour assurer sa tranquillité. Pour tenir la populace sous contrôle, il est fondamental d’entretenir l’illusion que la démocratie existe encore. La corpocratie se maintiendra tant que les gens garderont l’impression qu’ils ont encore un certain pouvoir d’influence et de décision. On y parvient en conservant l’institution du vote qui se joue à deux niveaux. Au plan politique, les électeurs continuent à se prononcer lors de scrutins universels. Mais seuls les partis dirigés par de purs corpocrates peuvent accéder au pouvoir. Au plan financier, les gens croient avoir une certaine latitude qui leur permet de choisir un produit plutôt qu’un autre (« acheter, c’est voter »), prendre le bon et rejeter le mauvais ; mais les seuls produits disponibles vraiment intéressants sont ceux offerts par les grandes corporations, qui sont très souvent en position de monopole. L’apparence d’une « concurrence commer­ciale » est donc sauve, alors que les puissantes compagnies se partagent le marché et déterminent les prix.

Contrôler la pensée

La paix sociale est aussi assurée par le contrôle de l’information et du divertissement. Le système corpocratique, dans son essence, fait de ce contrôle une évidence. Les grands médias et les compagnies de divertissement appartiennent tout naturellement à d’immenses corporations qui réalisent d’importants profits dans la vente de produits culturels industrialisés et hautement standardisés. Ceux-ci ont comme dénominateur commun d’amuser et d’empêcher de réfléchir. L’infor­mation est quant à elle transmise sur le mode du spectacle et évite de mettre à la une des sujets subversifs. La corpocratie permet la circulation d’informations et d’opinions contraires à ses propres intérêts, tout en les diffusant très peu, grâce à sa mainmise sur les entreprises de contenu et de distribution. Cette pratique a de nombreux avantages. D’abord, elle coûte beaucoup moins cher que la répression. Et elle permet de conserver une meilleure image. Elle est aussi plus efficace puisqu’elle dévalue les messages qui ne conviennent pas  : des idées ou des infor­mations peu diffusées n’ont pas d’attrait puisque leur marginalité les rend moins crédibles. Si on n’a pas entendu parler de tel fait ou telle opinion, c’est nécessairement parce qu’ils sont peu dignes d’intérêt… Quelques corpocrates intégristes prétendent qu’il y a trop d’État et qu’il faut donner plus de place au marché et à la liberté de l’entreprise. Bien qu’il s’agisse d’alliés objectifs du système, leurs propos, plutôt inoffensifs, ne doivent pas être pris au sérieux. Mais ces individus demeurent utiles parce qu’ils déplacent le débat à droite, créent de la diversion et font passer les véritables corpocrates pour des modérés. Il est évident que la corpocratie a besoin d’un État fort, avec un bon système judiciaire, de la police, d’une armée, de contrats publics au service de la grande entreprise. Le coût élevé de l’entretien de ces structures et appareils revient nécessairement à la populace par les taxes et impôts qu’elle paie en généreuse quantité. Tant les entreprises que les riches individus sont exemptés de pareilles mesures par un système sophistiqué qui combine baisses d’impôts, usage systématique des paradis fiscaux et exemptions nombreuses.

Fantaisie, tout cela

La corpocratie a son talon d’Achille : c’est que le pouvoir et l’argent sont concentrés aux mains d’un nombre toujours plus réduit d’individus. Ce qui peut risquer un jour de déplaire à la majorité qui, si elle parvient à rassembler ses forces, jouirait d’une formidable puissance et aurait alors le pouvoir de tout renverser. Mais jusqu’à maintenant, la solidité remarquable du système a su endiguer toute tentative de subversion. Et rien ne semble indiquer qu’il est en voie de s’affaiblir. La corpocratie se maintient aussi par l’ignorance totale qu’on a de ses règles, de son mode de fonctionnement, de sa propre existence. Jamais nommée, elle peut ainsi se perpétuer en toute tranquillité. Seuls quelques esprits fantaisistes ou adeptes de la théorie du complot, en véritables Cassandre, parviennent à l’identifier, sans convaincre qui que ce soit. Vous avez d’ailleurs constaté, depuis le début de cet article, que nous nageons en pure politique fiction. Demandez à n’importe qui autour de vous et vous serez rassurés : la « corpocratie » n’existe pas, nous vivons bel et bien en démocratie, un régime qui n’est pas parfait, loin de là, mais qui demeure fondé sur les droits, l’égalité de chacun et qui accorde la libre parole à tous. Restons vigilants tout de même : si un jour la réalité rejoignait la fiction ? Les choses les plus étranges se produisent parfois…


P.-S.

Cet article a été écrit avant la parution au Québec de L’oligarchie ça suffit de Hervé Kempf. Même constat, point de vue semblable de part et d’autre, forcément plus étoffé dans le livre. Mais Kempf préfère utiliser le mot plus convenu d’ « oligarchie ».

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